Textes courts

Impasse

 Le jeune : Y a qu’a regarder le film et vous verrez !

La juge : Quel film ?

Le jeune : Le film de la caméra, partout dans la ville il y a des caméras qui filment. Regardez le film.

La juge : Dans cette impasse il n’y a pas de caméras.

Le jeune : Pas de chance, je croyais qu’il y en avait partout.

Madame la Juge, on a passé un bon moment entre jeunes, c’est tout.

Pourquoi je suis ici, je perds mon temps moi, ici.

La juge : « Un bon moment », je ne suis pas sûre que la victime ait passé « un bon moment ».

Le jeune : Mais si, elle était d’accord sinon elle ne serait pas rester si longtemps avec nous. De huit heures du soir à minuit.

Si vous êtes pas d’accord vous restez pas si longtemps.

La juge : Quand vous êtes amenée dans une impasse sombre avec deux gaillards comme vous, une jeune fille n’a pas vraiment le choix.

Le jeune : Mais Madame le Juge, c’était juste pour passer un bon moment ensemble.

Si elle était pas d’accord elle l’aurait dit et on l’aurait laisser partir.

Je perds mon temps ici.

La juge : Elle indique que vous lui avez dit : « Si tu fais pas ce qu’on veut, il va t’arriver des bricoles, j’ai un couteau dans ma poche ».

Le jeune : C’est pas vrai, j’avais pas de couteau, puis avec une fille tout de même…

La juge : Oui avec une fille, pas de coups de couteau, mais une fellation, plusieurs, forcées.

Le jeune : Juste un bon moment.

La juge : Pour qui ? Pour elle ce fut un bon moment ?

Je lis :  ils m’ont tenu la tête, il a déchargé dans ma bouche puis m’a dit, « maintenant il faut être aussi gentille avec mon copain »,

J’avais peur, j’avais mal .

Un bon moment cela ?

Le jeune : C’est pas comme ça que ça s’est passé.

Moi, des filles, j’en ai tant que je veux, j’ai pas besoin de les forcer.

Cette fille c’est une fille facile, voilà, c’est tout.

La Juge : Et vous, vous êtes un garçon facile ?

Le jeune : Je ne comprends pas. Les garçons c’est pas pareil.

La juge : Ah bon, ce n’est pas pareil, vous n’êtes pas un garçon facile ?

Le jeune : Les filles, il y a les sérieuses et les faciles.

Celle là je savais qu’elle était « facile ».

La juge : Comment le saviez vous ?

Le jeune : Tout le monde le disait, elle est « facile ».

La juge : Alors on la coince un soir et on l’oblige à des fellations répétées sans oublier le petit copain.

Le jeune : Je ne sais pas que vous dire moi, je me souviens pas de tout.

La juge : Je vais vous rafraîchir la mémoire.

Elle est sortie vers dix neuf heures trente pour acheter des cigarettes pour sa mère qui ce soir là a une rage de dents.

Vous la rencontrez en ville alors qu’elle retourne chez elle et vous l’abordez avec ces mots : « Oh salope, tu suces ce soir ».

Le jeune : J’ai pas dit ça, pas comme ça.

La juge : C’est ce qu’elle relate.

Le jeune : Je la connaissais un peu et on a discuté en marchant, en rentrant à la cité.

La juge : Puis vous passez devant l’impasse et là l’ambiance change, vous refermez une grille derrière elle.

Le jeune : La porte, elle était pas fermée à clef, Madame, il suffisait de la pousser pour partir.

La juge : Facile à dire, moins à faire pour elle ce soir là.

« J’ai eu peur alors je leur ai parlé, parlé pour m’en sortir ».

Le jeune : On se connaissait, on a discuté c’est tout.

La juge : Non ce n’est pas tout et vous le savez très bien.

A un moment, après, elle dit que vous vous êtes excusé pour ce qu’il s’est passé.

C’est vrai, vous vous êtes excusé ?

Le jeune : Je m’en souviens pas, excuser de quoi ?

D’avoir passé un bon moment ensemble entre jeunes ?

La juge : Nous reviendrons aux faits, examinons maintenant votre personnalité.

Le jeune : pour lui 

Pas là

Pas moi

Pas dit

Pas pris

Pas envie

Pas peur, trop peur

Pas parler, rien dire

Tout embrouillé

Pas vouloir

Justice injuste

Pas parler

Pas vouloir

Pas peur, très peur

Pas là

Pas moi

Pas dit

Pas pris

Prison

La juge : Ton père est actuellement détenu pour plusieurs affaires ayant toutes rapport avec la drogue.

Ta mère…tu ne l’as plus.

Le jeune : Non, je ne l’ai plus.

La juge : Elle est décédée il y a trois ans.

Tu vis chez une cousine qui t’héberge et avec qui tu as un lien très fort.

Elle s’inquiète d’ailleurs beaucoup pour toi, pour ce que tu vas devenir.

Tu as été placé plusieurs fois dans des foyers mais à chaque fois il y a eu des problèmes et tu as souvent fugué.

C’est bien cela ?

Le jeune : Oui.

La juge : Qu’est ce que tu veux faire plus tard ?

Le jeune : Bien travailler, avoir une famille, réglo quoi !

La juge : Et quel travail ?

Le jeune : Je sais pas.

La juge : Les éducateurs disent que tu es un garçon intelligent mais très rétif à toute autorité et dont le niveau scolaire est bas.

Le jeune : Qu’est ce que ça veut dire « rétif ».

La juge : Que tu as du mal avec l’autorité, tu acceptes mal la discipline, tu n’aimes pas les ordres. C’est vrai ?

Le jeune : C’est pas ça, Madame, les éducateurs ils font que me crier dessus, je suis tranquille et ils me cherchent. Alors moi je préfère partir pour qu’il n’y ait pas d’embrouilles. J’aime pas les embrouilles.

Mais pour le travail, là, j’ai trouvé un patron pour un apprentissage.

La juge : Apprentissage de quoi ?

Le jeune : Boulangerie.

La juge : C’est un beau métier la boulangerie mais il faut être courageux, travailler la nuit.

Le jeune : Ca ira Madame, ça ira.

L’apprentissage je vais le faire.

Pour sûr je vais le faire.

La juge : A partir de quand ?

Le jeune : Je sais pas trop, il faut que je repasse voir le patron.

La juge : Bien nous verrons.

Je crois qu’il y a d’autres dossiers en cours te concernant.

Le jeune : Quels dossiers ?

La juge : Une affaire de vol je crois, mais ce n’est pas ce que nous jugeons aujourd’hui à cette audience.

Le jeune : Vol de quoi ?

La juge : De portable , il me semble.

Le jeune : Ah ça ! C’est des conneries que j’ai faites, j’étais jeune.

A l’époque je faisais des conneries, je savais pas, mais maintenant c’est fini, je me tiens bien.

J’ai plus d’affaires sur le dos.

La juge : Revenons à celle qui nous occupe.

Vous niez toujours ?

Le jeune : Je ne nie pas Madame, que ça s’est passé, je dis simplement qu’elle voulait bien.

La juge : Ce n’est pas ce qu’elle a déclaré lorsqu’elle est allée porter plainte, c’est donc qu’elle n’était pas consentante.

Le jeune : C’est sa mère qui l’a poussé à aller au commissariat.

Quand elle est rentrée tard, il a fallu qu’elle s’explique et elle a dit qu’on l’avait forcé.

Alors sa mère lui a dit d’aller porter plainte et elle, elle a pas pu dire non.

Voilà.

La juge : Voilà quoi ?

Le jeune : Voilà comment ça s’est passé et pourquoi elle a porté plainte.

Il n’y a qu’à lui demander.

La juge : Elle a préféré ne pas venir aujourd’hui, vous comprenez pourquoi ?

Le jeune : Non.

La juge : Parce que ce n’est pas agréable d’évoquer à nouveau ce qui s’est passé.

Le jeune : pour lui .

Pas là

Pas moi

Pas dit

Pas pris

J’aurais aimé te voir là.

Je lui voulais pas de mal

Juste un bon moment

J’ai pas été à la hauteur, à ta hauteur

M’excuser de ne pas être à ta hauteur

J’aurais aimé te voir là

Mais seul devant tous

C’est tout.

Depuis le temps que j’y pense au moment où je suis au tribunal

Même des fois j’en ai rêvé

Maintenant ça y est

J’y suis et c’est pas bon.

Ma mère, dis leur que ton fils c’est pas un salopard

C’est un bon garçon

Je suis un bon garçon

Tu n’es pas là pour leur dire

Etre à ta hauteur.

La juge : Et le jeune qui était avec vous , c’est qui ?

Le jeune : Je sais pas.

La juge : Vous le connaissez ?

Le jeune : Oui, comme ça, il passe de temps en temps dans le quartier.

La juge : Et bien sûr vous ne connaissez pas son nom ?

Le jeune : Je sais pas comme il s’appelle, je le connais de vue c’est tout.

La juge : Vous le connaissez tout de même assez pour vous promener le soir avec lui.

Le jeune : C’est pas interdit de se promener.

La juge : Non ce n’est pas interdit, c’est le reste qui est interdit, de forcer quelqu’un à des actes sexuels quand elle n’est pas d’accord, c’est un délit qui est puni sévèrement par la loi.

Le jeune : La loi elle dit pas que la vérité.

La juge : Moi je suis là pour vous la rappeler.

Le jeune : Moi, quand je me rappelle c’est pas toujours bon.

Mais c’est comme ça , Madame, à chacun sa vie.

Qu’est ce que j’y peux ?

La juge : Vous pouvez beaucoup et pour commencer, assumer vos actes.

Le jeune : Mes actes, ils sont propres.

La juge : C’est propre ce qui s’est passé dans l’impasse ?

Le jeune : L’impasse, l’impasse, toujours vous me parlez de ça .

La juge : C’est à cause de cela que vous êtes ici aujourd’hui et peut être demain en prison selon la décision que va prendre le tribunal.

La prison, vous connaissez, vous y avez déjà fait un séjour.

Pourquoi riez vous ?

Le jeune : C’est le mot « séjour » qui me fait rire, on dirait que c’est comme les vacances.

La juge : ce n’est pas tout à fait comme un « séjour » au bord de la mer.

C’est comment ?

Le jeune : C’est dur mais ça va.

La juge : Dur, pourquoi ?

Le jeune : Et bien tu peux pas aller où tu veux, tu es enfermé toute la journée et tu manges la gamelle.

Mais ça va.

La juge : A l’époque je crois que tu avais eu des problèmes avec d’autres détenus.

Le jeune : Quels problèmes ? En prison il y a beaucoup de problèmes.

J’ai pas bon m’en souvenir, Madame.

Mais si je dois y retourner, j’y retournerai, voilà c’est tout.