Textes courts

Charlie

Charlie, j’aime bien quand on est tous les deux le soir dans ma chambre, tous les deux sur le lit.

Tu me regardes et je te regarde et tous les deux on se comprend, sans rien dire, juste comme ça avec les yeux.
Tu te blottis contre moi, je te caresse, je sais que tu aimes que je te caresse même si tu ne me le dis pas.

Des fois je te parle, je te raconte ce que j’ai sur le cœur, tout ce qu’on me dit qui me plait pas, tout ce qu’on me fait qui me déplait.

Toi tu m’écoutes, tu es le seul, Charlie , qui m’écoute, tu ne dis rien, tu m’écoutes et de temps en temps tu relèves la tête, me regardes avec tes yeux que j’aime et tes oreilles se dressent pour me dire : « Va ne t’en fais pas, je suis là, moi je te comprends et je reste avec toi ».

Tes oreilles se dressent et tu poses ton museau sur mon ventre, c’est doux sur mon ventre…

Charlie, c’est un prénom que j’aime bien.

Maintenant je ne sens plus ton museau posé sur moi.

On nous a séparé.

Toi tu es au chenil des animaux et moi au chenil des humains, au chenil des femmes derrière des barreaux comme toi.
On me donne à manger deux fois par jour et la gardienne me regarde méchamment.

J’espère que toi, Charlie, quand on te donne à manger, tu as une caresse avec, moi un sale regard.
Je sais pourquoi, c’est à cause de la poubelle et de ce que j’ai jetté dedans.

Mais je pouvais pas faire autrement ; sinon c’est sûr j’aurais fait autrement.
Cette vie qui était en moi, que j’ai gardé en moi, quand elle est sortie, c’était pas possible.
Hors de moi, c’était pas possible.

Alors je l’ai mise là où on met les choses dont on ne veut plus : à la poubelle, pour s’en débarrasser.
C’est pour ça que la gardienne me regarde d’un sale œil et que je suis dans le chenil des femmes, enfermée toute seule sinon les autres me feraient du mal.

Et toi Charlie, tu es seul dans la cage où ils t’ont mis ?
Je pense à toi souvent et à ton museau sur mon ventre quand il était rond.

Maintenant, mon ventre il est plat et ce qu’il y avait dedans, ce tout petit morceau de sang, de chair et de vie que j’ai jeté hors de moi, ils m’ont dit que c’était un enfant, un bébé.

Quand c’est sorti de moi, ça criait, un cri terrible c’était, alors j’ai soulevé le couvercle en plastique et je l’ai jeté dedans.

J’ai entendu un cri encore, puis plus rien : le silence, mais dans ma tête j’entendais toujours les cris et le « boum » dans la poubelle.

Je suis rentré à la maison, c’était encore silence, mais un silence bizarre, comme si tout le monde savait mais personne ne disait rien, un silence plein de cris qui pouvaient pas sortir.

Je n’étais plus sûre que le bébé soit sorti de moi, mon ventre était redevenu comme avant mais moi j’étais plus comme avant.

Ce petit morceau de vie, sorti de moi, c’était pas vraiment moi, pas un autre non plus, qui c’était ? Pas de nom.

Ils ont dit que sa place c’est pas dans une poubelle mais sur la terre avec les autres êtres humains .
Mais comme il vit plus il faut le mettre dans la terre.

Alors demain j’irai le mettre dans la terre, au cimetière là où il y a déjà maman et papa, à côté d’eux. Et sur la plaque à côté de leur nom, je mettrai son nom : CHARLIE.

Charlie c’est un nom que j’aime bien, pas un nom pour être en cage ou dans la terre, un nom pour être libre.

Alain Gras