Textes courts

Une casquette sur la tête

Personnages : Une dame âgée - Un jeune.

La dame : Je rentre chez moi, c'est le soir.
J’aime pas trop rentrer seule chez moi quand la nuit tombe, mais enfin il faut bien rentrer à sa maison.
Arrivée prés de la boulangerie je vois arriver ce garçon, il vient droit sur moi et me dit :
"Donne moi ton sac ou ça va aller mal pour toi…"
et il essaie de me l’arracher .


Mais moi je ne me laisse pas faire, ah ça non, sinon où irions nous tout de même !
Alors le sac je lui laisse pas, je m'y accroche et je crie, je crie.
Seulement voilà, il tire aussi de son côté et bien sûr il est plus fort que moi.
Il lâche pas, je lâche pas et je tombe, je lâche toujours pas, je tiens bon, il me tire avec dans le caniveau.
Je crie, lui aussi il crie de lâcher…je peux pas.
Il part en courant.
J'ai mal sur tout le côté où je suis tombé, je suis mouillé par l’eau du caniveau.
J'arrive plus à me relever, j'ai plus vingt ans vous comprenez.
Des gens arrivent, ils m'aident mais j'arrive pas à me relever, j'ai de plus en plus de mal, j'ai peut-être quelque chose de cassé.
Je dois pas être bien belle à voir, le visage par terre, je vois mon sac ouvert à côté de moi.
Il ne l'a pas pris.
Il est ouvert.
Dedans, il y a mon mouchoir, mon rouge à lèvres et une enveloppe avec la photo des mes petits-enfants… L'enveloppe elle y est plus !

Le garçon : Putain, la vieille, elle arrêtait pas de gueuler et elle voulait pas lâcher son putain de sac.
Quand je l'ai vu arriver, j'ai flairé le coup. Les vieilles comme ça elles ont toujours du fric avec elles, alors, je lui fais peur, elle me lâche son sac et à moi la bonne affaire.
Parce-que de l’argent, j'en ai pas beaucoup.
C'est pas avec ce que mes parents ils peuvent pas me donner et ce que le patron il veut pas me donner que je vais aller loin.
Comment tu veux que je m'habilles que je mange… Alors, la vieille, son argent, il me le faut, il me le faut !
Elle, elle n'en a plus besoin à son âge, alors que moi…
Seulement voilà, elle a pas voulu me le donner son sac, et elle gueulait… Même par terre, elle gueulait.
Moi, je voulais juste lui faire peur, pas tout ce cirque…Et puis les gens arrivaient, alors je l'ai laissée là, avec son putain de sac.
C'est vrai que ça fait drôle, une femme de son âge par terre. J'ai eu un peu peur qu'elle se fracasse contre le trottoir… mais bon, ça allait, elle bougeait quand je suis parti, la vieille.
N'empêche que comme affaire, c'est raté, j'ai pas un sou de plus, tout ce tintouin pour rien.
J'ai juste pu lui tirer une enveloppe de son sac, et dedans, y avait que des photos de mômes. C'est pas ses mômes à elle, elle était trop vieille pour avoir des mômes si petits, ou alors c'est de vieilles photos. Les mômes ils me regardaient sur la photo et j'avais l'impression qu'ils me disaient : "tu t’es fais niquer…"
Putain la haine !

La dame : Non, Monsieur l'agent, c'est pas lui. Vous me montrez plein de photos mais il est pas dedans. Celui là non plus… C'est pas lui. Je peux tout de même pas accuser quelqu'un à tort, ce serait pas juste.
Celui-là, peut-être…
C'est qu'il faisait plus très jour, les yeux, je les ai bien vu, ils étaient pas comme ça.
Mais qu'est-ce qu’il ont fait tous ces jeunes pour avoir la photo dans votre album, des bêtises, je suppose.
Le mien n'est pas là-dedans.
Dites, si quelqu'un retrouve les photos de mes petits-enfants et vous les ramène, vous les mettrez pas dans votre album, pour les montrer à des gens, hein ?
Ca m'ennuierait, monsieur le commissaire, de voir mes petits enfants là au milieu, vous comprenez…

Le garçon :
Je vous dis que je me promenais, c'est pas interdit, on a le droit de se promener.
Mais non je ne courrais pas, qui c'est qui a dit que je courrais ?
D'abord pourquoi on m'arrête moi, j'ai rien fait, je baladais c'est tout .
Seulement voilà dès qu'il y a problème, c'est moi qu'on soupçonne, dès qu'il y a embrouille on vient me chercher : j'ai rien fait je vous dis.
Quelle dame ? Sais pas de qui vous parlez, j'ai pas vu de dame moi, des femmes y en a plein les rues alors vous croyez pas que je vais les voir toutes, surtout les vieilles, je les regarde pas, c'est pas mon problème, moi, si elles se promènent le soir.
Peut être si je courrais c'est parce-qu'ils me poursuivaient et que je savais qu'ils allaient encore me mettre des choses dessus, des choses que j'ai pas faites, je vous jure…

La dame :
Aux urgences, ils ont été très gentils, ils m'ont fait les examens, la radio et m'ont bien soigné.
Je suis resté dix jours à l'hôpital.
J'avais mal, surtout la nuit et puis j'arrivais pas à dormir.
Toujours je voyais le garçon , la rue , la boulangerie, le trottoir, le sac.
Pourquoi ça m'est arrivé à moi ?
Les jeunes je les aime bien, je les respecte comme des adultes, qu'ils soient noirs, jaunes ou bruns,
je les respecte.
C'est pas toujours facile pour eux, ils ont pas de travail, leurs parents s'en sont pas toujours bien occupé, certains ils sont laissés à la rue.
Pourquoi moi ?
Je l'ai pas regardé méchamment ce jeune, il a cru que j'étais riche, que j'avais de l'argent.
Mes parents ils étaient pauvres et le peu d’argent que j'ai, je l'ai gagné en travaillant dur pendant des années et aujourd'hui c'est pas avec ma petite retraite…
Je lui en veux parce que c'est pas bien de s'attaquer à une personne de mon âge, je pourrais être sa grand mère à ce jeune.
Peur ? Sur le coup j'ai pas eu peur, j'ai pas réalisé, j'ai défendu mon sac.
C'est après, à l'hôpital quand ils m'ont dit que j'aurais pu prendre un coup de couteau, que j'ai eu peur.
Ils m'ont donné des cachets pour dormir la nuit.
Pourquoi ça m'est arrivé à moi ? Pourquoi ?
J'ai mal.
Il avait une casquette sur la tête.

Le garçon :
J'ai mal.
Ils m'ont bousculé, insulté, giflé.
J'ai pris des coups d'annuaire d'au moins vingt kilos sur la tête.
Parole, c'est l'annuaire d'où ce truc si lourd ? Au moins Marseille, j'aurai jamais cru qu’il y ait tant de gens avec le téléphone.
J'ai mal mais j'ai rien lâché, sur la vieille j'ai rien lâché, ça leur aurait fait trop de plaisir de me charger.
Quant même quand je la revois parterre la vieille ça me fait peur, j'aurais pu la tuer connement là en tombant , un mauvais coup contre le trottoir et dégagée, ça aurait fait vilain, j'ai mauvais souvenir à me rappeler, j'ai mauvais souvenir pour sûr.

Je vais aller voir la juge, pour s'expliquer. J'ai rien à expliquer, surtout pas à la juge. Celle là je la connais plein de paroles que je comprends pas, si elle était à ma place elle verrait que les paroles ça sert qu'à embrouiller, elle m'embrouille avec tout ça.
Maintenant j'ai juste mal dans la tronche et j'ai froid, depuis hier soir j'ai rien bouffé.
Même si je bouffe pas, je dirai rien.
Et l'avocat, j'ai droit à un avocat monsieur, quand est ce qu’il vient l'avocat ?
Ici c’est trop crade, ça sent la pisse dans la cellule et il fait froid.

Putain, ils m'ont piqué ma ceinture… enfoirés va.

La dame et le jeune ensemble

J'ai froid… j'ai froid….

Alain Gras