Textes courts

Le container

Les sacs de cinquante kilos, j’en ai marre, marre voilà c’est tout !

Depuis ce matin dans ce container, c’est trop.
Tout ce qu’il contient c’est trop.
C’est trop tout ce qu’il contient.

Le matin ça va encore, tu es en forme, tu te lèves, tu as bu le café, ça va…

Le gars avec qui tu bosses, il plaisante encore, il te raconte l’émission ou le match de la veille à la télé et que le week-end, il va aller à la mer avec sa gonzesse, que sa meuf elle est chouette et que pour sûr, entre les rochers, elle lui laissera faire tout ce qu’il veut, entre les rochers, à l’heure de la sieste.
Seulement voilà, on est pas dimanche, et à l’heure de la sieste, il y a toujours ces putains de sacs de cacahouètes qui sont de plus en plus lourds… Et dans le container, avec le soleil qui cogne, il fait de plus en plus chaud.
Le plus dur, c’est à la fin, quand tu es au fond, qu’il faut amener les sacs sur la palette, au bord. Là, je te dis pas, tes muscles, tu crois qu’ils vont éclater, tes muscles.

J’aurais du passer le permis cariste.
Je serais en bas, le cul assis sur le siège du clark, le pied sur la pédale, à la Clark Gable.
Comme aux autos tampons, à part que je serais payé pour faire ça, et mieux qu’à faire, comment ils appellent ça : agent de manutention.
Agent mes couilles, oui.

Et l’autre qui s’éloigne avec le chariot se mettre au frais.

Entrepôt frigorifique, il y a écrit, et dans le container, maintenant, il fait au moins 50 degrés.

Le pote, y parle plus, ni de foot, ni de gonzesse, il serre les dents, son regard est de plus en plus flou.

Faut être con pour faire ce travail, et je suis con.
Je sais, si j’avais continué l’école, au lieu de me casser rapide, peut-être je serais pas dans le container.
Encore, je dis peut-être, parce-que l’autre jour, j’ai déchargé avec un licencié en histoire.
Oui, vous avez bien entendu : licencié en histoire qu’il était.
Je te dis pas l’histoire…
Moi aussi j’ai été licencié… de ma dernière place.

Ce matin, le chef est venu, il a dit : il faut respecter le plan.
Quel plan ? J’ai demandé.
Le plan de palettisation, Monsieur, 4 sacs par couche, 5 couches par palette.
4 sacs par couche, 5 couches par palette
4 sacs par couche, 5 couches par palette
4 sacs par couche, 5 couches par palette.
Avec un plan comme ça, tu vas loin dans ta vie, tu vas dans un container et puis, quand il est fini, tu vas en vider en autre. Une vie vide…
Toute la journée.
Ca doit être bien entre les rochers à l’heure de la sieste. Je suis sûr qu’il y en a qui sont allongés entre les rochers et…
Aïe, merde ! Mon pied ! Le sac sur mon pied ! La vache que ça fait mal !
Chef, faut que je descende du container, j’ai trop mal ! Votre plan il est pas bon pour moi, chef.
Il faut que je me couche, j’en peux plus ! Que je me couche au frais, entre les rochers, loin, très loin de ce container.

Comme dans les films de Clark Gable, allongé avec la fille à vos côtés qui vous sourit, plus mal nulle part.
Elle vous regarde, il y a le bruit de la mer, ses cheveux sentent bon, sa voix est douce, le soleil c’est votre copain.
La vie est belle.
Je veux me la faire belle
Je veux me faire la belle
loin du container.

NOIR

Alain Gras