Pièces

En robe du soir (édition Les enfants du Paradis 2010)

Synopsis :
Elle est là devant nous, dans ce lieu hors du monde et du temps.
Elle porte une robe du soir et n’a qu’une chaussure à son pied.

Elle parle, elle parle et nous dit son histoire, sa vie, qu’elle était comédienne , qu’elle a joué les grands textes, qu ‘elle a rencontré un homme qui…

Elle ne joue plus et l’homme a disparu.

Elle parle, les mots sortent de son corps et viennent vers nous . Pour continuer à vivre.

Personnages : Monologue pour une comédienne.

EN ROBE DU SOIR

Qu’est ce que ?
Comment ?
Que dites vous ?
Comment est ce possible ?
Et bien oui c’est possible puisque je suis là, ma présence rend cela possible.
Ma si belle présence, ma présence si recherchée, ma présence à la fois si évidente et si mystérieuse (elle rit comme si elle se moquait).

Comment ?
Que dites vous ?
Perdue ? Je suis perdue ?
Non, égarée, tout au plus.
Perdue non !

Pour se perdre il faut savoir où l’on va et moi je ne le sais pas, je ne l’ai jamais su.
Pas de parcours, d’itinéraire établi, rien de prémédité, de prévu, de prévisible.
Je navigue à vue, à l’instinct, à l’instant, pas de route tracée, pas de route du tout et pourtant me voilà.
Je suis belle non !
Si , je suis belle, je le sais, je l’ai toujours su , dés que je me suis regardé dans une glace, la première fois que je me suis regardé dans une glace, je l’ai su, la femme en moi l’a su, la petite fille avait besoin qu’on lui dise mais la femme le savait depuis toujours.
Suis je belle papa ?

Ils me l’ont tous dit, tous crié, tous murmuré « tu es belle, tu es belle… », avant de s’approcher, de se coller tout contre moi, de m’escalader , de me bai…
Ah non, je ne vais pas commencer avec ce genre de mots.
Certains aimaient bien que je leur dise ce genre de mots quand ils étaient tout contre moi, et eux me les disaient à l’oreille en glissant sur moi.
C’est vrai que j’aimais ça, encore et encore, jusqu’à satiété.
La satiété c’était plutôt rare en fin de compte…

Perdue, non jamais perdu, jamais perdu la tête, c’est eux qui perdaient la tête, les hommes, dés qu’ils m’approchaient, dés qu’ils me flairaient, dés qu’ils me frôlaient, ils s’affolaient, ils tremblaient, ils sanglotaient, ils haletaient, ils jouissaient puis… ils repartaient.
Jamais un homme le matin au petit déjeuner, toujours seule dans mon très grand lit, un bon moment, un bon moment à moi
« Madame a-t- elle bien dormi ? ».
Oui , madame a bien dormi , seule dans son grand lit pour dormir le reste de la nuit.
L’homme d’hier soir , je l’ai fait partir au milieu de la nuit.

Enfants, nous partagions le lit à trois, mes deux sœurs et moi, toutes les trois à nous recroqueviller sous la couverture de laine pour nous protéger du froid dans la chambre , pour ne pas entendre le bruit dans la pièce à côté là où maman recevait.
Toutes les trois dans le lit , contre le mur. Dehors lorsque le vent soufflait j’avais l’impression d’être en pleine mer sur un bateau , ballottée par la tempête qui entrait dans la maison.
Toute les demies heure la porte s’ouvrait sur la rue faisant entrer le vent glacial qui amenait un nouveau « visiteur » et chassait le précédent.
Alors oui j’ai bien dormi et je ne veux dormir avec personne, avec personne !
Et laissez la porte de ma chambre fermée, fermée vous entendez !

Alain Gras