Pièces

Elle et Lui

(Alna éditeur - 2006)
 
Synopsis :
Qui est cette femme qui, un soir, après l'avoir suivi depuis la gare, débarque dans la vie d'un homme et lui déclare qu'elle est sa fille ?
Un flic venu enquêter ?
Une journaliste à la recherche d'informations ?
Une voleuse ?
Une bonne sœur venue l'absoudre ?
L'homme n'a qu’une certitude : bientôt, il passera devant la justice pour avoir torturé et fait disparaître les opposants du régime qu'il servait il y a quelques années.
Mais ce soir, cette femme est là, et l'oblige à considérer ses actes, sa vie, en toute vérité.

Personnages : 1 jeune femme, 1 homme plus âgé

ELLE ET LUI

Plateau nu, 2 chaises éclairées, 1 porte éclairée côté jardin fond

Lui : Il est face à la porte qu'il maintient avec ses deux mains les bras tendus.
Cela suffit maintenant, vous n'entrerez pas, je ne veux pas.
Il se retourne dos à la porte, le dos contre la porte

Elle : on entend sa voix derrière la porte
Laissez moi entrer !

L : Je vous dis que vous n'entrerez pas.

E : Je veux entrer.

L : Je vous dis non, non cela suffit, laissez moi tranquille.

E : Je veux vous parler !

L : Vous m'avez déjà parlé et je ne comprends rien à ce que vous dites. Je ne vous connais pas votre histoire ne me concerne pas.

E : Je vais tout vous expliquer.

L : Depuis la gare, depuis que je suis descendu du train vous m'expliquez.

E : Écoutez, écoutez, vous m'entendez ? un silence.
L'homme se détache lentement de la porte, il s'en éloigne sans bruit et l'observant.
Au bout d'un moment, il se détend comme si l'autre était partie.

E : Je suis toujours là. Je vais rester et attendre.

L : Attendre quoi ?

E : Que vous me laissiez entrer pour vous raconter mon histoire, notre histoire.

L : Je la connais votre histoire et je ne la crois pas. Vous n'êtes pas ma fille, je n'ai pas de fille, je n'ai jamais eu de fille et je n'en aurai jamais !

E : Pourtant vous avez une, Monsieur, c'est moi.

L : Assez !

E : Soyez tranquille, je ne vais pas faire de scandale, je veux simplement rester là jusqu'à ce que vous vouliez bien m'ouvrir.

L : Il est tard, je suis fatigué. Écoutez, Mademoiselle, rentrez chez vous…

E : Mais chez moi c'est là où est mon père.

L : Je ne suis pas votre père, croyez-moi.

E : Vous l'êtes croyez-moi !
Un temps où il s'éloigne de la porte va au centre du plateau puis soudain précipitamment revient vers la porte l'ouvre et retourne au centre du plateau.
Elle se tient immobile dans l'encadrement de la porte, très calme. Elle entre lentement.

E: Rappelez vous, il y a trente ans, où étiez vous ?

L : Comment voulez vous que je me souvienne où j'étais il y a trente ans. Dans cette ville certainement, je ne l'ai jamais quitté.

E : C'était l'été, vous étiez en vacances à l'hôtel de la Croix de Malte.

L : L'hôtel de la Croix de Malte : connais pas.

E : Sur le bord du lac.

L : Quel lac ?

E : Le lac à la frontière. Il y a avait l'homme d'affaires qui travaillait dans les huiles, le prêtre avec qui vous jouez aux échecs chaque soir et aussi une femme.

L : C'est normal qu'il y ait une femme en vacances dans un hôtel, je ne me souviens pas.

E : Faites un petit effort, son mari venait de mourir. Elle venait se reposer au bord du lac.
Un endroit si calme
Le soir après le dîner, elle aimait se promener sur le ponton en bois, au milieu des joncs et regarder s'envoler les oiseaux.
Souvenez-vous l'eau était si claire. On avait l'impression que les barques flottaient dans l'air.
Les soirs sont si doux au bord du lac lorsque les oiseaux s'envolent.

L : Oui, les soirs sont doux au bord du lac et bien ?

E : Et bien un soir, après la promenade, vous l'avez raccompagnée jusqu'à sa chambre, il était tard et vous avez franchi la porte.
Elle se retourne et montre la porte par laquelle elle est entrée.

L : Si vous croyez que je me souviens trente ans après.

E : Vous ne vous souvenez pas de son nom, ni même de son visage mais votre corps se souvient de son corps.

L : J'ai rencontré pas mal de femmes vous savez, Mademoiselle, et maintenant je confonds un peu, parfois j'ai même l'impression qu'il n'y en a eu qu'une faîte avec chacune.
Mais c'est vrai, il me semble qu'au bord d’un lac un soir…et après.

E : Après je suis née, enfin neuf mois après.

L : Ecoutez, vous entrez chez moi évoquant une aventure vieille de trente ans et vous vous déclarez ma fille. N'importe qui peut raconter çà.

E : Mais je ne suis pas n'importe qui.

L : Ce n'est pas ce que je voulais dire, mais comprenez.

E : Bien sûr que je comprends, je suis même venu pour çà, pour comprendre et vous rencontrer. Nous avons tout notre temps.

L : Vous peut-être mais pas moi, il est tard.

E : Il était tard aussi cette nuit là, il y a trente ans.

L : Non ce n'est pas possible.

E : Qu'est ce qui n'est pas possible ?

L : Qu'une enfant soit née de cet instant.

E : Les enfants naissent toujours de ce genre d'instant.

Alain Gras