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Des nouvelles de Maman

Synopsis :

Dans une maison au bord d'un lac, un homme et sa sœur attendent leur jeune sœur pour lui donner des nouvelles de Maman qui a quitté la maison depuis des années.
Le moment de la vérité est venu.

Personnages : 2 femmes, 1 homme

DES NOUVELLES DE MAMAN

Lui : Elle ne viendra pas.

Elle : Si, elle viendra.

Lui : Il y a trois jours que tu attends, elle ne viendra plus.

Elle : Je sais qu’elle viendra.

Lui : Quelle idée de lui envoyer une lettre !

Elle : C’était une bonne idée.

Lui : J’étais contre.

Elle : Je le sais.

Lui : Et tu as tout de même envoyé cette lettre.

Elle : Oui, c’était une bonne idée.

Lui : Et maintenant tu attends qu’elle vienne.

Elle : Et elle va venir.

Lui : Pourquoi viendrait-elle ?

Elle : Parce qu’elle est comme nous, elle veut savoir.

Lui : Nous ne savons pas.

Elle : Un jour nous saurons. Elle, elle doit savoir.

Lui : Pourquoi maintenant ?

Elle : Parce qu’il est temps.

Lui : Tout ce temps sans savoir.

Elle : Pour elle, le temps est venu.

Lui : Et pour nous ?

Elle : Je ne sais pas si cela se produira, si nous aurons un signe, un appel, un indice, quelque chose ou quelqu’un qui nous renseignera.

Lui : A quoi bon après tout ce temps.

Elle : Tu ne veux pas savoir ce que notre mère est devenue ?

Lui : Si, bien sûr.

Elle : Alors.

Lui : Alors depuis ces années, est-elle seulement encore vivante ?

Elle : Tais toi !

Lui : J’ai souvent pensé qu’elle était morte.

Elle : Moi jamais, elle est vivante.

Lui : Qu’en sais tu ?

Elle : Je le sens. La nuit lorsque je me réveille, je sens qu’elle vit sur cette terre.

Lui : Mais depuis toutes ces années, aucune nouvelle, rien.
Pourtant elle sait où nous trouver, nous n’avons pas quitté la maison.

Elle : Nous sommes restés là, à la même place.
Simplement tu as pris le fauteuil de Papa, près de la cheminée.

Lui : Et toi la chaise de Maman sur le perron.

Elle : Oui, la chaise de Maman.

Un temps assez long

 

Lui : Si elle vient, elle arrivera par le bateau de cinq heures qui traverse le lac ou celui du matin à dix heures.

Elle : Il y a d’autres bateaux qui traversent le lac dans la journée.
Elle peut aussi venir par la route qui longe la berge.
Je crois plutôt qu’elle viendra par la route.

Lui : Le train l’amènera sur la rive d’en face et elle traversera avec le bateau.

Puis elle viendra à pied depuis le débarcadère.

Elle : Elle aura beaucoup de bagages, elle louera une voiture.

Lui : Pourquoi maintenant ?

Elle : Parce que le moment est venu.

Lui : Non , c’est trop tôt.

Elle : J’espère seulement que ce n’est pas trop tard.

Lui : Nous sommes encore jeunes.

Elle : Et elle encore plus que nous.

Lui : Comment sera-t- elle habillée ?
Est ce qu’elle portera la jolie robe à carreaux avec des manches brodées, celle que tu lui avais offerte pour son anniversaire ?

Elle : La mode ne doit plus être à ce genre de robe, surtout là où elle vit maintenant.

Lui : C’est vrai qu’en ville ce doit être différent.

Elle : Différent de quoi ?

Lui : Et bien différent d’ici.

Elle : Qu’y a-t-il de différent en ville ?

Lui : J’imagine qu’une jeune femme en ville doit porter des pantalons.

Elle : Tu imagines ça, toi ?

Tu aurais aimé habiter dans une grande ville ?

Lui : Je ne sais pas, mais parfois je me dis que oui.

Elle : Oui, tu habiterais dans un tout petit appartement , entouré d’inconnus.
Tu n’es pas bien ici ?

Lui : Bien sûr que je suis bien, que nous sommes bien tous les deux , ici, dans la maison de nos parents .

Elle : Mais ce sont peut être les jeunes filles en pantalon qui te manquent.

Lui : Non, ni en pantalon, ni en robe.

Elle : Ce serait normal tu sais.

Lui : Quoi donc ?

Elle : Que cela te manque.

Lui : Ne dis pas de bêtises.

Elle : Et puis chaque mois tu vas à la ville.

Lui : Pour toucher l’argent à la banque, c’est une petite banque dans une petite ville .

Elle : C’est tout de même une banque et une ville, avec tout ce qu’on peut trouver dans une ville.

Lui : Tu sais, si tu veux, le mois prochain tu peux y aller à ma place.

Elle : Non, je préfère rester ici, au cas où nous aurions des nouvelles de Maman, je reste ici.

Lui : Depuis combien de temps n’as tu pas acheté de robe ?

Elle : Pour quoi faire ?
Assise sur le perron, face au lac, personne ne me voit.
Les barques ne s’approchent pas de ce côté du lac, les courants ne les amènent jamais par ici.

Lui : C’est le bateau qui l’amènera par ici.

Elle : Elle viendra par la route, en voiture.

Lui : Alors nous l’entendrons arriver, il ne passe pas beaucoup de voitures, elles tournent toutes à l’embranchement.

Elle : La route s’arrête chez nous, chez nous c’est le bout de la route.

Oui, nous l’entendrons venir.

Lui : Tu es si sûre de toi, peut être n’a-t- elle pas mordue à l’hameçon.

Elle : L’appât est de choix.

Lui : Qu’as tu écrit ?

Elle : Ça me regarde.

Lui : Que lui as tu écrit pour la faire venir ? Pour qu’elle quitte ses occupations, ses amis, tout ce qui fait sa vie là bas.

Elle : Simplement : « Viens, il y a des nouvelles de Maman ».

Lui : Tu as écrit ça !

Elle : Oui.

Lui : Mais c’est faux. Nous n’avons aucune nouvelle.
Si tu veux qu’elle vienne c’est pour…

Elle : …pour lui donner des nouvelles de sa Maman.

Silence.

 

Alain Gras