Pièces

A la décharge

Synopsis :
Des monologues s'enchainent, à tour de rôle chaque personnage vient jeter à la décharge un objet qui a fait partie de sa vie , raconte un morceau de son histoire.
Par ce geste, il nous fait entrer dans son intimité avec ses blessures, ses deuils, ses abandons qui sont aussi les nôtres.

Personnages : Suite de monologues pour femmes et hommes à dire dans l'ordre ou le désordre...

LA DÉCHARGE

« Trois balles dans le rouge et c’est gagné, Messieurs-Dames ! »

Et ça tirait, ça tirait et derrière la carabine il y avait ce soir là, le plus bel homme qui ait tiré au stand de la fête foraine où je venais depuis que j’étais petite.
Il tirait si bien que le patron du stand avait dit , l’air un peu agacé : « Allez choisissez sur l’étagère du haut ».
Et j’avais montré le clown du doigt.
Maintenant je marchais dans les allées boueuses, au milieu des odeurs de chichis et de cornets de frites, avec au loin la grande roue illuminée, je marchais avec à mon bras cet homme et dans l’autre le clown.
Ce clown que je suis venu balancer avec toute ma force.
Moi, la petite grenouille du quartier du Pont Neuf que les gars regardaient toujours avec un sourire au coin des lèvres.
La petite grenouille qui avait toujours l’air triste et qui ne riait pas aux grosses plaisanteries des garçons mais qui les fixait bien en face dans les yeux.
Ils arrêtaient alors de rire comme gênés par ce qu’ils venaient de dire là à cette grenouille toute maigre qui les regardait comme on ne les avait jamais regardé.
L’homme à la carabine, lui aussi je l’avais regardé bien en face et il n’avait pas baissé les yeux il n’avait pas ri non plus, simplement une drôle de lueur était passée dans son regard qui me disait : viens là contre mon épaule, elle est douce et chaude, viens poser ta tête, de là c’est un bon endroit pour regarder le ciel.
Alors j’avais posé ma tête et j’étais montée vers les étoiles et tout son corps à lui était monté avec moi, avec la petite grenouille.
Nous montions vers les étoiles par une belle nuit d’été sous une arche du pont Neuf....

......................

Voir la lumière dans la nuit et peindre la nuit avec la lumière.
Ne plus vivre que pour ça, qu’avec ça, tenir tout le reste à distance, les autres aussi s’en éloigner, vivre avec la couleur, dans la couleur, être couleur.
Tout donner sans espoir, n’espérer que dans le bleu, se précipiter dans le vert.

Jamais rien reçu ni personne, pas de critiques, pas d’acheteurs, pas de connaisseurs, la connaissance n’a rien à faire dans l’atelier, que le corps qui fait mal, et le bruit du pinceau.
Le bleu.
Le vert…
Seulement le bleu et le vert, pas d’effets.
Rien reçu ni personne…

Ne plus répondre, ni au téléphone, ni à la sonnette de la porte d’entrée.
Inutile de répondre, je connais déjà les questions :
« Pourquoi ne changez vous pas de style ? »
« Pourquoi toujours les mêmes deux couleurs ? »
« Pourquoi vous obstinez vous ? »
« Pourquoi ? Pourquoi ? ».

Pour quoi ?

Seul maintenant et plus d’atelier.
Maintenant seul.
Pas malheureux, non pas malheureux…enfin pas trop.
Pas trop de bleus mais plus de vert.
Plus vert du tout.
Très fatigué, oui très fatigué.
En vie et fermer les yeux, plus de couleurs, que le noir, autre chose, le noir.

Et vous ? Vous, pourquoi écrivez vous ?
Si vous avez la réponse, vous n’écrivez pas avec votre âme.
Vous écrivez pour manger, pour vous remplir moi je peins pour me vider.

Jamais de jaune ni de rouge, que du bleu et du vert.
Jamais de pleurs non plus, ne pas pleurer sur son sort.
Pleurer pour une seule chose, pleurer sur une seule chose : la beauté.

Pour la beauté, oui, pleurer, le jour comme la nuit
Pleurer seul la nuit…avec la beauté.

Incompris…
Incompris par qui ? Puisqu’il n’y a personne .
Seul pour affronter la vérité, la vérité en deux couleurs, toute la vérité dans ces deux couleurs.
Le reste ne sont que des effets, des grimaces avec un pinceau.
La toile n’est pas un bouclier pour se protéger de la vérité, la toile est le lieu de la vérité.
Au bout du pinceau : la vérité.
De chaque côté du pinceau : la vérité.
Etre capable de la contempler en face, alors peut être , oui, le nom d’artiste.
Mais le nom ne sert à rien, seul le pinceau est utile devant la toile.

..................

Je viens jeter les mots…

Ne craignez rien, ils ne sont plus explosifs, ils sont devenus inoffensifs à force d’avoir servi.

Tous ces mots qui tournent dans ma tête et qui ne peuvent pas dire, qui ne peuvent rien dire sur la beauté, sur le vent et sur les arbres car la beauté, le vent et les arbres ne se laissent pas enfermer dans les mots.

Les mots sont une île et je cherche un continent à découvrir et à parcourir.
Les mots sont un continent et j’ai besoin d’une île où me réfugier.

Personne ne m’attend, trop pressés pour attendre, pressés d’en finir…

Moi je veux finir en beauté, alors je prends mon temps, j’ai tout mon temps puisque je n’ai plus les mots.

Quand on prend son temps, les autres croient qu’on leur vole quelque chose.

Je leur donne le silence.
Je l’offre pour le mettre entre les mots, tous ces mots qui sortent de leur bouche.
Avant de les jeter un jour, ils vont y croire pendant des jours, s’appuyer dessus pour avancer au milieu de tous ces mots dits par toutes ces bouches.

Des gens se rassemblaient à heure fixe dans des lieux fermés pour m’écouter.
Du haut de l’estrade je faisais tomber sur eux des mots qui étaient les bons, des mots justes qui disaient des choses vraies, sur lesquelles ils pouvaient s’appuyer pour avancer.
En les prononçant, ils m’échappaient et je ne pouvais jamais les reprendre.

Ce n’étaient pas les miens, je les avais trouvé dans des livres, emprunté à d’autres, ils n’étaient pas neufs mais avaient servis à des générations de faiseurs de mots.

Alain Gras