Pièces

Mondes enfouis

Personnages:

2 femmes, 2 hommes.

Synopsis:

Notre mère a retrouvé un vieil ami.

Notre mère se met à aimer la peinture non figurative.

Notre mère veut tout changer dans la maison...

Depuis ce matin il y a un drôle de tableau accroché au salon.

"Je veux retrouver des mondes enfouis lorsque je n'étais pas leur mère, ni l'épouse de leur père"

C'est parfois lorsque le passé resurgit que l'on peut faire un pas vers l'avenir.

 

 

 

Clara : Mais ton goût soudain pour ce genre de peinture, c’est son influence ?

Isabelle : Ta mère n’est pas une femme sous influence, mais il y a des aspects de moi que tu ne connais pas et moi non plus d’ailleurs.

Clara : Il y a encore beaucoup de choses de toi encore inconnues comme tu dis ?

Préviens moi si tu te mets à aimer le football, le tricot ou les voitures de sport, que je ne sois pas surprise lors de ma prochaine visite si je trouve une Maserati rouge garée devant la maison et un footballeur professionnel dans le salon à qui tu expliquerais le secret des mailles à l’envers .

Isabelle : Il n’y a pas de danger mais simplement on se découvre en permanence et avec l’âge les goûts changent, tu verras.

Clara : Je croyais qu’avec le temps on devenait plus classique.

Isabelle : Et bien moi je me sens plus moderne qu’à vingt ans et je me sens bien.

Clara : Tant mieux pour toi.

Isabelle : C’est toi qui est classique, ma fille. Allons, décontractes toi un peu, cela te fera du bien tu sais.

Clara : Mais je ne suis pas contractée du tout, je fais suffisamment d’exercices de relaxation pour me sentir dé-contractée.

Isabelle : Pourtant tu me parais toujours soucieuse, depuis que tu es enfant tu es soucieuse.

La première fois que je l’ai remarqué c’étai un mercredi après midi, tu n’avais pas classe et tu devais aller chez une amie.

Je te revois assise dans la cuisine, ne bougeant pas, l’air très absorbé et déjà soucieuse.

Je t’ai demandé ce qui n’allait pas, si tu préférais rester à la maison plûtot que d’aller voir ton amie. Tu m’as regardé avec un petit sourire triste, comme si tu me disais « Tu ne comprends rien, Maman ». Tu m’as alors regardé dans les yeux et m’as dit « Tout va bien, Maman ».

Je ne t’ai pas cru et depuis il t’arrive encore de me regarder avec ce même sourire qui me dit : « Tu n’as rien compris, Maman ».

J’aimerais tant comprendre enfin, ne plus me sentir impuissante et pouvoir t’aider.

Clara : M’aider…

Sais tu pourquoi cet après midi là je ne suis pas allée chez cette amie ?

Isabelle : Non, pourquoi ?

Clara : Parce que j’ai eu peur.

Je me souviens de ce moment dans la cuisine, cet après midi là, la toute première fois où j’ai senti que tu n’y arriverais pas, Maman, que ta légèreté que je sentais là devant moi, ne ferait pas le poids face à la vie qui risquait de t’écraser

Si j’étais soucieuse, comme tu dis, c’était pour toi et je n’ai jamais cessé de l’être .

J’ai toujours peur que le vent se lève et t’emporte .

Isabelle : Et bien aucun vent mauvais ou bon ne m’a jamais emporté.

Je suis toujours là , les pieds plantés sur cette terre.

Ma légèreté a souvent été ma force, elle m’a permis de considérer sans trop de sérieux des événements qui étaient très sérieux, grave parfois. Au delà desquels ni le poids ni la légèreté ne pèsent plus rien.

Le vent a parfois soufflé vraiment fort mais je n’ai pas rompu les amarres, ta présence et celle de ton frère m’ont accroché au quai.

Ne t’inquiète pas pour moi, ma chérie, ta mère est bien vivante.

Clara : Et je suis, moi aussi vivante en face de toi, comme depuis le commencement de ma vie.

Je te regardes et tu me regardes, entre nous il y a cette infime distance qui fait toute la distance depuis que je suis sortie de toi, qui nous sépare, nous compose et nous lie.

Isabelle : Je sais ce dont tu parles, je sais l’inséparable séparé, l’inconnaissable reconnu, l’indéfinisable incarné.

Je sais ton nom, qui existait avant que je te nomme, je te sais toi entière, là devant moi pour toujours.

Je sais le matin qui se lève et le soir qui descend.   

Clara : Je sais tes gestes, ceux qui protégent et ceux qui font mal.

Isabelle : Je sais ta détresse, ton immobilité et ta révolte.

Clara : Je sais ton retour et ton départ, de toi je sais ce que tu ne me laisses pas voir et ce que tu ne sais pas encore.

Isabelle : Ma fille…toi.

Clara : Ma mère…toi.