Pièces

Le voyage de Noël

(Éditions THOT - Grenoble)

Synopsis :
A quelques jour de Noël une femme entre dans une agence de voyage pour acheter un billet.
Est-elle entrée par hasard ?
Qui est vraiment le directeur de cette agence ?
Quelles blessures secrètes les unissent ?
La venue d’un homme qui vit dans la rue permettra à chacun de se révéler et au spectateur de découvrir les personnes derrière les personnages.

Personnages : 1 femme, 2hommes.

LE VOYAGE DE NOËL

L’HOMME : Vous partez en voyage, Madame ? Pour de vrai, avec l’avion qui décolle, l’hôtesse qui vous sourit, la tête calée contre le hublot, le bruit du réacteur, et l’estomac bizarre.

LA CLIENTE : Oui, pour de vrai et pour Las Vegas.

L’HOMME : Mazette, Las Vegas, ça, ça doit être chouette ! Oui, ça doit être chouette les casinos, costumes sombres et robes claires, colliers de perles et portefeuilles en cuir, la classe, quoi ! Et puis il y a la ligne jaune.
Vous allez franchir la ligne jaune, Madame, c’est inévitable.

LE DIRECTEUR : De quoi parlez-vous ?

(Texte dit dans un projecteur. Seuls l’homme et la cliente sont éclairés.)

L’HOMME : Je parle de la frontière, de la ligne jaune de la frontière, celle que chacun franchit un jour.
D’abord on se tient longtemps immobile juste quelques centimètres avant la ligne : on a tout son temps, tout le temps. Celui qui vous précède discute là-bas, à quelques mètres, avec l’homme en uniforme. Mais moi, j’ai tout mon temps. Ce n’est pas encore à moi. Derrière, les autres, ils s’agitent, ils bavardent. Moi je ne parle plus, à l’instant je suis immobile et je ne dis rien, peut-être que j’attends mais plus certainement je suis immobile, comme de toute éternité, à l’instant là.

LA CLIENTE : Puis c’est à mon tour ; alors je la franchis, je me détache des autres pour aller vers je ne sais pas encore quoi, j’ai fait tout le voyage pour atteindre ce je ne sais pas encore quoi. A ce moment, je suis vraiment qui je suis, pas celle que j’aurais voulu être.
(Elle le regarde et ferme lentement les yeux, parle comme si elle ne s’adressait qu’à lui dans la plus grande intimité.)
Il y quelques mètres à faire une fois la ligne jaune franchie pour atteindre l’uniforme. Trois, quatre pas, guère plus, les premiers au-delà de la ligne jaune, comme neufs, comme les pas de l’acteur qui entre en scène, ou ces quelques pas si nouveaux que vous faites avec celui à qui vous avez pris la main pour la première fois, qui ne l’a pas retirée et chemine avec vous maintenant dans ces quelques pas, sans vous regarder. Vous êtes ensemble. (Ils sont côte à côte.)

L’HOMME : C’est pareil, à part que vous êtes seul ; je suis seul devant l’uniforme ; là, pas de regard, que des mots, des chiffres, des dates. Ultime tour de guet avant le pays nouveau qui bat derrière la porte que je fixe devant moi, que je vais franchir, que je franchis à l’instant.
Je viens de passer la ligne jaune, la frontière.

LA CLIENTE : Je viens de franchir la ligne jaune

L’HOMME : Vous savez ce dont je parle ; nous sommes semblables, frère et sœur de la même frontière. Nous nous regardons simplement par-dessus la ligne jaune. Voyez (il montre sa chaussure où est tracée une bande jaune sur la pointe.) Le jour où je l’ai franchie moi aussi, il y a bien longtemps, je l’ai peinte, là, sur le bout. Elle est toujours avec moi, elle ne me quitte jamais, sauf le soir, quand je retire mes chaussures, mais le reste du temps j’observe et on m’observe par-dessus la ligne. La frontière, ça peut séparer mais ça peut unir aussi. Vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas, Madame ?

LA CLIENTE : Oui, je vois très bien.
(Un temps.)

Alain Gras